Jean-Louis Servan Schreiber : «Le magazine peut vivre dans une autre temporalité que le numéro »
Après avoir pris la majorité du capital de la société Nouvelles Clés qui éditait la revue trimestrielle éponyme, Jean-Louis et Perla Servan-Schreiber ont transformé cette dernière pour lancer, le 25 septembre 2010, « Clés », un magazine bimestriel vendu 5€, également disponible sur tablette. Quelle mouche a piqué les créateurs de la success-story Psychologies Magazine, si ce n’est la croyance que les magazines ont encore de l’avenir ?
2 mars 2011 (18:25)
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Quand on leur demande pourquoi lui et Perla se lancent à nouveau dans l’aventure d’un magazine, plus de deux ans après avoir cédé Psychologies Magazine au groupe Lagardère, Jean-Louis Servan-Schreiber répond : « Parce que nous ne savons rien faire d’autre !» Puis, il positive : « Nous avons le mérite d’avoir une spécialité et nous continuons à en explorer les recoins, en changeant de thématique. Comme les auteurs de théâtre, nous avons vu passer une idée, un créneau qui ne nous paraissait pas suffisamment exploité… » Peu importe qu’il s’agisse d’une niche : Clés n’a pas de rentabilité dans sa seule diffusion, bien que lorsqu’on est sans  concurrents (ce qui était déjà  le cas de Psychologies)  on a des coûts de recrutement d’abonné bas. Tablant donc sur la publicité et sur le fait que « les marques ont tout de suite adhéré à la proposition de Clés de ‘retrouver du sens’ car c’est une question qu’elles se posent pour elles-mêmes », Perla Servan-Schreiber déclare que l’équilibre économique peut-être atteint à 50.000 exemplaires vendus. La condition pour elle étant de « proposer un magazine de qualité avec un niveau esthétique, voire sensoriel important ». Mais, elle ne cache pas qu’atteindre la barre des 80.000 ex, à deux /trois ans lui serait très agréable.

« Comme les auteurs de théâtre,

nous avons vu passer une idée,

qui ne nous paraissait pas suffisamment exploitée… »

Le lancement de Clés peut se résumer, comme souvent,  en une histoire de rencontres et, en l’occurrence, de bon moment. Le parallèle avec Psychologies Magazine est intéressant et fait croire au destin. Tout comme Jean-Louis s’était vu proposer ce magazine il y a 35 ans au moment de sa création (il ne l’a racheté qu’en 1997) et avait jugé qu’il ne recélait pas un potentiel suffisant, il avait déjà été approché pour racheter Nouvelles Clé, (dont il était actionnaire à hauteur de 5%) et n’avait pas eu envie de sauter le pas. Mais parfois, l’histoire repasse les plats…  « C’est la métamorphose que nous avons eu la chance de réussir avec Psychologies qui a créé l’envie », déclare Perla. C’est aussi en écrivant son nouvel essai – « Trop vite » (éditeur : Albin Michel), sur la spirale infernale du court-termisme dans les sociétés européennes, que JLSS sortant son nez de la psycho, a pris conscience qu’on avait changé d’époque et que donner des clés pour comprendre le monde qui nous entoure pouvait être une thématique de magazine.

Une aventure possible parce que nous sommes à l’ère du numérique

Quand on se fait l’avocat du diable pour lui demander s’il est bien raisonnable de lancer aujourd’hui un magazine en étant indépendant alors que les Cassandre prédisent mille maux à la presse, il répond :  « Notre magazine ne peut exister aujourd’hui que parce qu’il y a Internet, que la totalité de la connaissance humaine est accessible à chaque individu. L’info vient à vous  et c’est formidable, mais nos contemporains sont grisés par cette corne d’abondance d’informations (la plupart du temps gratuites) auxquelles ils ne peuvent échapper et ils n’ont plus le temps de réfléchir.

« Donner du sens à ce que nous vivons

ne peut se faire que par un magazine écrit

qui réhabilite l’enquête, les signatures, l’écriture

et renoue avec un journalisme traditionnel. »

Pour venir à la rescousse de cette fonction réflexive en péril, « Clés » traite de nombreuses thématiques : cultures, philo, psycho, sagesses, écologie, santé, humour, styles et sciences, mais surtout pas de l’actualité, sujet déjà hyper couvert par les médias. « Cela nous oblige à trouver des sujets différents, explique JLSS, à voir l’horizon à X mois plutôt qu’à X heures ». Pas de doute, pour lui qui veut des articles de fond, de 8 voire 10 pages dans son magazine, l’atout de la presse magazine dans la recomposition du panorama média, c’est de « pouvoir proposer de la lecture, de la réflexion, quelque chose qui vit dans une autre temporalité que le numéro. Donner de la distance, du sens à ce que nous vivons ne peut se faire que par un magazine écrit qui réhabilite l’enquête, les signatures, l’écriture et renoue avec un journalisme traditionnel », Insiste-t-il.  Pour autant, à l’heure d’Internet, il ne faut pas proposer ce magazine trop souvent, d’où la périodicité bimestrielle. Et de conclure : « Je crois fermement que l’on peut encore faire des choses en presse écrite, si l’on sait innover et les cibler ».  Le prix de vente au numéro de Clés (5€) montre aussi, que ses fondateurs ont  la conviction qu’un magazine a une certaine valeur.


 

Une appli iPad sponsorisée à l’année par BNP Paribas: Les fondateurs de Clés ont voulu que le magazine sorte dès le 1er numéro son application iPad, alors qu’ils se sont contentés pour l’instant de labelliser le site Internet de Nouvelles Clés. Pour JLSS, Internet « qui a réduit les textes au format d’une page n’est pas le lieu de la lecture, mais de plus en plus celui de la vidéo. En revanche, l’iPad conjugue  à la fois les plaisirs du magazine, du livre (avec un certain confort de lecture) et du site ( il  permet d’avoir accès aux vidéos.) Actuellement, l’appli est « gratuite, car sponsorisée par BNP Paribas à l’année », indique Perla. En cliquant sur les annonces, on ouvre des vidéos qui viennent enrichir le thème de la campagne actuelle sur le thème « Parlons vrai ». La banque a aussi acheté l’interstitiel  d’ouverture sur lequel il faut cliquer pour accéder à « Clés ».