Face à Face 2 : Corinne Pitavy / Dominique Delport
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Au centre le média magazine. Pour en débattre Corinne Pitavy, Directeur Général d’Express Roularta Services et Dominique Delport, Directeur Général de Havas Médias.
Un échange de points de vue sur les atouts du média, l’évolution de la marque média, la crise et surtout ce qu’éditeurs et agences médias pourraient faire ensemble pour répondre encore plus efficacement aux problématiques des annonceurs.
5 mai 2009

Magazines : Quel  type de lecteur êtes-vous ?

Dominique Delport : Personnellement, Je suis un bouffeur de presse, j’ai un passé journalistique qui fait que je ne démarre pas une journée sans ma revue de presse. Je reçois de nombreux titres, j’en lis beaucoup et je vais au kiosque tous les week-ends car c’est un vrai plaisir. Lorsqu’on doit conseiller les annonceurs, c’est important de spécifier ce moment un peu particulier de la découverte d’un magazine qu’on est allé acheter au kiosque, que l’on a payé et que l’on rentre lire chez soi avec gourmandise.

- Quelles sont les qualités et les faiblesses de la presse magazine ?

D.D. : J’ai toujours un peu de mal à parler de la presse magazine en général, car elle recouvre des familles de presse très différentes, bien qu’elles partagent les mêmes qualités de support, à savoir le contrat de lecture et la relation très privilégiée qui relie les lecteurs aux titres. On ne va pas chercher la même chose dans un newsmagazine et dans un magazine people et on n’y met pas la même intensité, donc le rapport entre le lecteur et son  magazine est sans doute un peu différent, mais quelle que soit la famille, la presse magazine est reconnue pour la qualité de son contenu, la qualité de son lectorat et, par voie de conséquence, la capacité qu’ont ses titres à être des écrins pour les marques. Pour toutes ces raisons, elle a, selon moi, de très beaux jours devant elle !

La presse magazine a de très beaux jours devant elle !

 

Avec la crise, la presse magazine voit se profiler quelques nuages…

D.D. : deux secteurs historiquement  les partenaires de cette presse – le luxe et l’automobile –souffrent en ce début d’année et se reposent la question de l’efficacité avant toute autre chose. Les enjeux de brand equity sont un petit peu moins perceptibles chez les annonceurs en 2009 et on a un peu l’impression que cela va durer tant que la crise ne sera pas totalement dépassée. Les annonceurs vont sans doute réévaluer, à la baisse, leurs investissements presse.  Les prévisions que nous avons sur le premier trimestre font état d’une baisse touchant tous les médias y compris la presse magazine de l’ordre de 10 à 13 %. Toutes les familles de presse magazine ne seront pas touchées et impactées de la même manière mais il y a quand même la perception chez un grand nombre d’annonceurs que le secteur presse était surinvesti au regard de sa pénétration et de sa puissance un peu comme des grandes chaînes de télévision l’étaient Et donc, il y a aujourd’hui une sorte de « value for money », un nouveau deal où l’on sent les annonceurs extrêmement  ouverts,  avec une volonté de tout remettre à plat et psychologiquement prêts à presque tous les arbitrages.

c’est sans doute aussi une opportunité pour les titres de presse en extra forte affinité

C’est sans doute une opportunité pour les titres de presse magazine puissants et à forte affinité ; c’est sans doute aussi une opportunité pour les titres de presse en extra forte affinité même s’ils sont plus “niche”, mais cela risque d’être un peu plus compliqué pour les titres qui ne sont ni l’un ni l’autre.  L’entre deux, et c’est vrai quel que soit le média ou le support, est compliqué à gérer en période de crise !
Corinne Pitavy :
La France est le pays au monde où l’on consomme le plus de presse magazine, donc on a de beaux restes, on part de tellement haut qu’il y a encore un nombre de publications important – plus de 4000 –. La crise va amener une petite purge, finalement est-ce si grave ?

- Dans ce cadre, le fait que le média magazine soit si riche, de par ses familles et son nombre de titres est-ce, pour vous, un avantage ou un inconvénient ?

D.D. : Pour sa part, le lecteur est content de cette richesse, il fait ses choix et on sait bien que quand la famille n’existe pas, un titre en solo n’existe pas non plus. En kiosque (et autres), il y a besoin d’une famille pour faire vendre. Maintenant au niveau publicitaire, c’est un peu les deux. Les centres d’intérêt d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et en partie ils le sont toujours.

la presse magazine est sans doute le secteur média le plus dynamique !

Je suis en tout cas surpris par la tonicité de ce marché : il y a beaucoup de lancements, la presse magazine est sans doute le secteur média le plus dynamique ! Puisqu’on est en phase de consolidation, les grands groupes médias ont la capacité de rebondir, de fermer des titres, d’en relancer d’autres… Actuellement, on parle beaucoup de la presse écolo développement durable, qui est en plein boom.. Maintenant, les groupes éditeurs  ont des  équilibres à respecter, il y a toute une série de business modèles où l’on doit travailler sur un portefeuille avec des succès et des échecs.

-La presse a la réputation d’être un média plus difficile à travailler qui prend beaucoup de temps aux agences médias, qui ne sont pas suffisamment rémunérées…

D.D. : Je le confirme.
C.P. : Ne faisons pas porter le chapeau à la presse que les agences médias ne soient pas suffisamment rémunérées, c’est global !
D.D. : En effet c’est global mais c’est vrai – j’ai eu l’occasion d’en parler en tant que président de l’UDECAM - qu’aucune agence média ne peut gérer 600 régies presse comme c’est le cas à l’heure actuelle. Je dirai la même chose sur les 150 régies Internet. Çela n’est ni possible en temps, ni économiquement, sans compter que la presse magazine est un domaine sur lequel l’annonceur intervient systématiquement, subjectivement pour challenger chacune des préconisations des agences., chacun y mettant une part de lui-même. De ce fait, il y a des allers-retours bien plus fréquents que pour les plans faisant appel aux autres médias.
C.P. : Quand on est dans le champ des news et des quotidiens, l’annonceur peut avoir un avis personnel, politique, qui lui fait préférer tel ou tel titre… Sur tous les titres de consommation, notamment les féminins, les enjeux de citation rédactionnelle pour les marques sont absolument clé et donc le lien avec un magazine est aussi un lien quotidien du côté rédactionnel, ce qui crée une sorte de consanguinité très particulière.

D.D. - Moi aussi j’ai une question : comment êtes-vous organisés, au niveau des grands groupes de presse pour gérer les contacts et leur suivi avec les grandes marques tantôt sur le plan éditorial – et là on peut dire que c’est du free média – tantôt sur le plan publicitaire, quand la régie entre dans la boucle et vend de l’espace ?

C.P. : Naturellement, il y a quand même deux publics et le dialogue ne se fait pas avec les mêmes personnes : les journalistes parlent avec les attachés de presse et les marques et les commerciaux parlent avec les directions médias et les directions marketing. Quand il y a un gros souci, cela remonte à l’éditeur. Ce souci peut venir du fait qu’une marque n’est jamais citée, qu’elle est boudée par une rédaction alors qu’elle est présente publicitairement. Il y a un moment où on regarde quand même si c’est fondé,  cohérent et cela m’arrive d’intervenir. Mais on cherche plus à comprendre et à dénouer s’il y a un problème. A l’Express ou à l’Expansion, il n’y a quasiment jamais de télescopage parce que le spectacle éditorial est disjoint du spectacle publicitaire. Donc les pubs sont posées en recto contre texte et cela “cogne” rarement (il faut vraiment qu’il y ait un dessin de Plantu sur un crash aérien et qu’en face il y ait une pub pour une compagnie aérienne, ce qui est déjà arrivé, mais c’est très rare).

- Quid de la presse magazine plus particulièrement en cas de crise ?

C.P. : Je trouve que la presse magazine a les mêmes qualités qu’il pleuve ou qu’il fasse beau et il en est de même pour tous les médias. Dominique disait tout à l’heure que les fondamentaux de la presse, c’est la qualité de la relation. Cette qualité me paraît d’autant plus importante à l’heure du CRM et au moment où  on a l’impression que le nouvel eldorado c’est de capturer la relation. On va acheter son journal, c’est quand même le seul média qu’on paye et quand on va chez ton psychanalyste, on sait que cela n’a pas la même vertu thérapeutique que lorsqu’on raconte ses problèmes à sa copine.

La relation et le fait que ce soit un média qui s’achète, cela fait de l’effet au sens propre.

 

- Il y a aussi des chaînes payantes à la télévision ! 

D.D : Oui, mais la presse est le média pour lequel on a vraiment le sentiment de payer, pour lequel on ouvre son porte-monnaie et on sort son argent dans une démarche active. Ce média amène un contenu très souvent qui va se traduire dans ta vie personnelle, puisqu’il touche à tes centres d’intérêt. Ainsi, chaque personne qui pense à refaire sa cuisine, sa salle de bain, se met à surconsommer la presse déco et chaque page est vue comme une aide, un conseil et la presse participe à ce moment un peu privilégié où l’on réfléchit à son installation, à son plaisir, à sa vie tout simplement.

-Ne peut-on pas en dire autant d’Internet ?

D.D. : Bien sûr, Internet a tout à fait la capacité de s’adapter parfaitement aux attentes de l’utilisateur. Remarquons en passant que pour les gens, Google ce n’est pas de la pub ; les liens sponsorisés, c’est de l’info. Je suis dans une démarche heuristique, je suis en train de chercher quelque chose et à chaque fois que je clique, je suis actif, je ne le vois pas comme un spam de plus du type de ceux qui viennent mourir dans ma boîte aux lettres, ce que je trouve insupportable et intrusif. Le lien Google est vu comme une aide. On n’est pas dans le même environnement éditorial, iconographique et culturel mais aujourd’hui il n’y a pas un seul acheteur de voiture qui ne soit pas allé sur Internet pour chercher, comparer et configurer.

- Reparlons de la presse magazine en temps de crise

C.P. : Il y a trop de titres, on le sait bien et certains ont des rédactions pléthoriques, ce qui pose la question du modèle économique du papier. Je pense qu’il y a des titres qui vont fermer et qu’il y aura une espèce de grosse purge, donc ceux qui resteront repartiront plus fort comme souvent les plantes dans les jardins. Mais, surtout aujourd’hui, il y a deux modèles :
L’un repose sur des rédactions très courtes et “outsource” (auprès de free lances) beaucoup de choses : ton métier devient alors un métier d’agglomérateur avec un ou deux chefs d’orchestre qui donnent le tempo de la ligne éditoriale et du numéro Du coup, tu as des structures beaucoup plus légères qui te permettent de continuer à pagayer en temps de crise, même avec très peu de pub.

le modèle un peu plus exigeant de l’Express, celui des magazines avec des « vraies rédactions », étant entendu qu’aujourd’hui  elles sont forcément bilingues : print et web.

L’autre, c’est le modèle un peu plus exigeant de l’Express, celui des magazines avec des « vraies rédactions », étant entendu qu’aujourd’hui  elles sont forcément bilingues : print et web. Chez nous, c’est une réalité depuis 10 ans et on a une exemplarité forte avec Christophe Barbier qui est l’homme orchestre par nature, puisqu’il fait aussi bien du plateau télé que de la vidéo, de l’Internet, du print et du théâtre, c’est le Mozart de sa génération.  Et cela a eu une exemplarité formidable en interne.

D.D. : Et comment suivez-vous les transferts d’audience papier web chez vos lecteurs ? Quelles sont les informations dont vous disposez, si on prend le cas de l’Express, par exemple ?

C.P. : Nous avons à peu près les mêmes informations que les autres. L’Express a fait ces deux dernières années de très bonnes ventes au numéro, grâce aux élections, mais les ventes n’ont pas décroché l’année suivante. C’est seulement depuis le début de l’année que cela dévisse un peu sur les ventes kiosque de 5 à 10 % ; ce qui n’est pas très grave là encore, d’autant que les abonnements marchent bien et que le titre a sorti son OJD historique à 450 000 exemplaires de diffusion France Payée sur l’année 2008. Je me souviens encore de mon camarade Tristan Gayet qui disait : « les news sont morts ».

- On a dit beaucoup de bêtises, notamment les prévisionnistes !

C.P. : On dit tous des bêtises à un moment ou à un autre mais méfions-nous des grands gourous ; ils n’en savent pas plus que nous la plupart du temps.

Un nouveau média ne tue pas le précédent, simplement il le « périmètre » à nouveau et les modèles économiques changent.

 

-La presse est souvent accusée d’être un média lent

C.P. : Je ne suis pas d’accord avec cette idée. C’est un média immortel puisqu’il ne se dissout pas dans l’air, étant basé sur un objet à la différence des autres médias qui ne sont pas attrapables, mais en réalité c’est un média rapide. Il suffit de demander aux vendeuses de Sephora lorsqu’il y a un lancement de cosmétique promis à un grand succès, la presse déclenche immédiatement les achats. Dans le cas d’une envie de changer sa cuisine, comme l’évoquait Dominique, la consommatrice achète plein de magazines et les cuisinistes témoignent du fait qu’elle arrive au point de vente en disant je veux cela et en leur montrant une page prise dans tel ou tel titre. C’est donc un média prescripteur et assez rapide pour peu qu’il rencontre des consommateurs qui sont dans des logiques de projet ou ont envie de se laisser tenter par de la consommation, que ce soit pour un achat de vêtements, de voiture c’est aussi un produit qui continue à exister longtemps dans le temps.

D.D. : La presse magazine est en effet un média « take a break into the rush »

D.D. : La presse magazine est en effet un média « take a break into the rush », où l’on prend du temps pour soi (c’est un plaisir solitaire, égoïste et cela fait du bien. Après quand on surfe, c’est aussi un peu solitaire et égotiste, on est devant son écran et dans une démarche active, voire plus active que la lecture d’un journal. Mais c’est beaucoup plus “kleenex”, l’investissement émotionnel étant moins fort (sauf pour des sites de rencontre et de réseaux sociaux que l’on investit affectivement) ; ce n’est  pas un hasard si sur les 10 premiers sites mondiaux, 7 sont des réseaux sociaux : l’utilisateur a chargé l’Internet de ce qu’il n’avait pas, à savoir la notion d’affectivité !

- Revenons sur l’idée du temps, celui de la réactivité pour la presse magazine, pour laquelle l’un des reproches tient aux délais de bouclage et d’impression …

C.P. : Des délais de plus en plus courts ! Ainsi en réservant le mardi matin dans l’Express, tu passes le jeudi c’est quand même super réactif ! Aujourd’hui, on est tous à prendre en bouclage, en enlevant au dernier moment une page d’autopromotion.

- On a dit tout à l’heure que la presse magazine pouvait être très efficace à court terme, n’y a-t-il pas des familles plus puissantes et rapides que d’autres ?

D.D. : Tout dépend de l’adéquation entre le lecteur, ce qu’il est entrain de découvrir et les moments de vie. Il y a des moments où effectivement on est en éveil et on est prêt à … Parce qu’on veut acheter un appartement malgré la crise et parce qu’on en a besoin, on va regarder les taux dans tous les sens ; passer la pub financière et les offres des différents établissements bancaires au tamis et là chaque page tournée va être scrutée. Puis sitôt qu’on a acheté, on ne veut plus entendre parler des prêts et des taux d’intérêt, on est focalisé sur la déco, l’équipement… Le cerveau humain fonctionne comme cela. Pour reprendre l’exemple cité par Corinne sur les produits de beauté et l’impact dans le chiffre d’affaires des Nocibé (qui est mon client) ou de Sephora, la presse magazine est un média rapide, impactant pour un lancement de produit.

la presse magazine est un média rapide, impactant pour un lancement de produit.

 

- Pourtant, on vous dit souvent qu’on ne peut pas faire de lancement sans la télé !

D.D. : Cela dépend quel lancement ! Mais c’est globalement vrai pour augmenter la connaissance que l’on a de ce lancement. Ceci dit, la presse a aussi des hebdos puissants.
C.P. : Clarins a lancé sa marque en presse avec des publi-reportages en noir et blanc !
D.D. : L’important, pour les marques, c’est de se créer un territoire média et d’être cohérent et consistant sur ce territoire-là, d’autant que leurs budgets ne sont pas extensibles.
C.P. : La presse magazine est le média œcuménique par excellence : 12 000 annonceurs au total investissent en presse magazine, et notamment toutes les PME pour lesquelles c’est l’access média. Parce que c’est un média peu cher, qui permet de cibler en fonction d’énormément de centres d’intérêt différents.

Pour autant, à performance comparable, les magazines sont inégaux en termes de publicité !

C.P. : Il y a des réflexes “panurgistes” connus. Certains titres avec peu de diffusion sont toujours bourrés de pub  alors que d’autres très puissants en ont très peu et, malheureusement, cela ne changera pas.
. En temps de crise, les annonceurs, lorsqu’ils investissent en presse magazine, vont dans les titres «à passage obligés », à savoir les titres référentiels parce qu’ils ont peur d’aller dans des titres où il y a peu de monde en salle, ce qui va accentuer le phénomène de concentration de la pub alors même que tu as une part de voix publicitaire absolument inouïe dans des titres qui ne sont pas bourrés de pub.

La crise, c’est aussi des opportunités de share of voice magnifiques qui ont peut-être plus de chances de transformer les parts de marché de tes clients.

 

D.D. Quel est le titre que tu estimes injustement appréhendé par le marché qui a un gros potentiel mais dont la salle n’est pas pleine à craquer ?

C.P. : Par exemple Atmosphères, un très joli féminin à 100.000 exemplaires de diffusion qui est fait pour les femmes néo bourgeoises, pas “bling bling”. Ce titre n’est pas considéré comme un féminin mode beauté référentiel et donc il n’a pas la pub que, selon moi, il mérite.

-N’est ce pas une question de seuil? 100.000 ex, est-ce que cela suffit sur ce marché ?

C.P. : C’est 100 fois 1000 ; c’est plus que beaucoup de titres dans l’univers du luxe ! Il y a des secteurs sur lesquels on ne te demande pas de prouver ta bonne foi alors qu’un titre comme Atmosphère doit prouver genre belote, rebelote et dix de der, qu’il est OJD, AEPM, Ipsos Hauts Revenus et, même comme cela, il a du mal à décider les publicitaires. La question ne se pose pas pour Vogue…
D.D. : C’est la puissance de la marque : il y a des marques qui sont installées et on ne va pas regarder ce qui se passe dans la boutique car la marque plaide pour le back office.

- Le magazine est un écrin pour la pub et les marques qu’elle soutient et en même temps de nombreuses études montrent que la publicité fait partie du magazine…

On n’enlèverait toutes les pubs, ce ne serait plus un magazine. La publicité fait partie du plaisir. Le plaisir de la découverte, à chaque nouveau numéro, passe aussi par le plaisir de découvrir des publicités. Certes, lorsqu’il y en a trop et qu’elles sont moches, on passe rapidement et ça agace, mais le plus souvent– et je pense notamment à la presse féminine ou masculine qui en sont truffées  ¬–les pubs sont vraiment de bons moments.

-C’est le moment de faire passer des messages auprès des agences médias …

 

« Dans la vie, tout ce qui compte, s’imprime »

C.P. : La phrase que je trouve magnifique et qui pour moi résume la presse magazine c’est la suivante : « Dans la vie, tout ce qui compte, s’imprime ». Cela s’imprime dans les cerveaux, dans les journaux, dans les livres… Tout ce qui est digne de rentrer dans le disque dur des gens, à un moment où à un autre, est imprimé. Même quand tu es sur Internet et que l’information t’intéresse, tu l’imprimes. Cette idée que cela imprime les idées, que cela fixe les choses pour l’éternité, je trouve que cela magnifique. La presse est le seul média qui donne l’immortalité aux marques qui s’y  inscrivent publicitairement et à la parole qui est imprimée. C’est un  média qui a de beaux jours devant lui, chacun va chercher son modèle économique en fonction des titres, les marques fortes doivent se déployer multi-plateformes …

-Ce n’est pas le cas de toutes les marques !

C.P. : Non, car tous les produits de presse ne sont pas des marques mais il y a beaucoup de marques de presse fortes qui ont compris depuis longtemps qu’elles pouvaient exister sous forme de licences de produits, sous forme d’Internet, de salons, de livres, de formation … Et quand les marques sont actives elles n’ont aucun risque dans les années qui viennent, crise ou pas crise. Je suis tout à fait confiante même si on est dans une phase de mue et de transformation forte. Il faut être lucide et rapide dans les mutations et les changements d’organisation car c’est maintenant que cela se joue, mais on  n’est pas près de ne plus avoir envie d’acheter un journal et de le lire tranquillement !

-On parlait de la force des marques, qu’est ce que cela change que les magazines deviennent des marques médias ?

D.D. : Pour moi cela joue sur trois niveaux : le contrat de lecture, la communauté à laquelle on s’adresse et les services que l’on peut imaginer  fournir ou vendre au « lecteur ». Aujourd’hui, les consommateurs sont prêts à tous les grands écarts dès lors qu’ils les estiment légitimes. Quand je m’appelle Orange et que je lance un système Orange Santé pour faire de la télésurveillance des personnes âgées et des mamans qui sont seules … je trouve cela malin, pertinent, rassurant pour la famille comme pour la personne concernée. Tout réside dans la capacité des marques médias à endosser ce brand-stretching-là. mais ce n’est pas demain que j’achèterai du jambon l’Express !
C.P. : Chez Coté Sud, nous faisons des voyages, des salons, des papiers peints… Il ne faut pas trop s’éloigner de l’expertise. Il faut bien comprendre ce qu’on vend, ce que la marque capture comme imaginaire et comme champ de légitimité. Si c’est à partir de ces éléments que tu la redéployes, tu as des chances d’être compris. Si effectivement tu t’éloignes et tu « cardinises » la marque - comme on l’a connu avec Cardin qui finissait par faire des chaussures à semelle crêpe vendues en VPC – tu es juste à côté de tes pompes ! Mais le tri-média est intéressant, c’est-à-dire print-web-salon parce que d’un côté tu dématérialises la marque sur Internet et tu la rematérialises sur le salon. Exemple de L’Etudiant : aujourd’hui quelqu’un qui se pose des questions sur son orientation dispose du journal l’Etudiant qui est très bien fait, de guides qui verticalisent sur des segments de métiers. Il peut aussi aller voir quelqu’un qui lui fera sa feuille de prescription en fonction de son caractère, ou encore aller sur Internet, à n’importe quelle heure pour se renseigner sur les écoles voir leurs programmes et si elles lui font envie, et enfin il dispose de 45 salons par an à Paris et en province où il peux aller à la rencontre et matérialiser la relation.

- Y a t il des annonceurs qui investissent à la fois le magazine, les guides, les salons, l’internet et est-ce facile de leur vendre cette richesse de propositions ?

D.D. : Les annonceurs ont vraiment découvert Internet en 2008, première année où Internet n’a plus été une variable d’ajustement dans les plans médias. C’était la première année où l’on disait : « on garde la ligne Internet, si on doit couper, on coupera ailleurs ! ». En 2009, on a coupé ou on coupe partout, sans discernement et c’est vrai que le display le subit. Le surf, un peu moins car on est sur un modèle à la conversion où l’annonceur ne paye que le contact utile, une notion intéressante, en temps de crise. Même si la part des investissements consacrés au net a augmenté, ils se situent en gros autour de 10 %. Les annonceurs utilisent avant tout d’autres grands médias. Ce qui est intéressant avec le net, c’est quand c’est la base de plateformes de communication parce que ces plateformes interactives permettent d’aller plus loin dans la relation, de faire jouer le consommateur avec les marques et d’entrer en résonnance avec elles. Pour autant, je pense que l’Internet a encore du mal à convaincre sur l’aspect branding qui construit durablement une réputation.

l’Internet a encore du mal à convaincre sur l’aspect branding qui construit durablement une réputation

Il faut y être, c’est clair mais c’est toujours compliqué au départ de savoir comment y être parce que le nombre de homes pages n’est pas infini et dès qu’on est placé plus en profondeur dans les sites, on a un peu le sentiment  d’être en page 454 d’un magazine qui compterait 500 pages et ce n’est pas forcément l’écrin que l’on nous a vendu ! De plus tous les systèmes de revente un peu à la casse ont un côté déstockage de fin d’année, et  l’on se dit qu’on achète un tas de sites et d’emplacements avec un certain effet subprime. Ceci étant, je pense que pour la presse magazine online il y a, pour le coup, un enjeu : celui  de l’empreinte mémorielle, du type l’onglet dans Google.  Si je  pense beauté et femmes sur Internet, quels sont les 2 ou 3 marques qui me viennent spontanément, sachant qu’Internet ouvre le champ des possibles 10.000 fois plus qu’un kiosque ? Puisque je peux en permanence cliquer et recliquer, être rebaladé d’un endroit à  un autre, y compris à l’autre bout de la planète. Et que demain avec des logiques de traduction automatique, j’aurai encore plus de concurrents car le monde sera totalement plat en matière d’offres éditoriales.

-L’enjeu pour les marques médias c’est donc de faire partie de ces 2 ou 3 marques auxquelles je pense spontanément…

D.D. : Le fait que les gens passent du temps sur le net pour se renseigner, pour chercher de bons prix, pour faire leurs achats dans le foulée c’est une tendance lourde et si les femmes sont les premières cyber acheteuses, c’est qu’il y a une raison !
CP. : Elles aiment bien s’amuser  aussi !
D.D. : Oui, mais elles sont aussi plus orientées « pratique » que les hommes, elles savent ce qu’elles vont chercher, elles ne sont pas là à papillonner et celles qui étaient dingues des bons de réduction et des cartes de fidélité savant où aller chercher les meilleures offres.
Quand on est éditeur de presse magazine online, il y a d’abord un premier enjeu : ne pas décevoir. Qu’au moins la promesse éditoriale soit à la hauteur de l’image que l’on se fait du titre et du lien.
C.P. : Qu’il y ait de la richesse de contenu !
D.D. :  Car le vrai risque c’est déjà de ne pas être référencé  dans les premières réponses des moteurs de recherche et là, c’est comme si on abandonnait sur le papier la moitié des kiosques d’un coup ! Après cette obligation de ne pas décevoir intervient la complémentarité, le fait de jouer le bimédia à fond, qu’il y ait un rebond entre l’Internet qui amène la fraîcheur, sort le scoop avant tout le monde et le magazine qui l’explique, le met en perspective.

notre vrai métier en réalité c’est d’être producteur de contenus

C.P. : Les groupes de presse en fait, ce sont des centres experts. Peu importe qu’ils diffusent à travers le papier, l’Internet ou un autre moyen, ce sont des  endroits où on capture des savoir-faire, des expertises. Et c’est de plus en plus ce que nous allons devenir. Quand on voit qu’aujourd’hui on peut faire faire nos maquettes en Australie, en Inde, notre vrai métier en réalité c’est d’être producteur de contenus. On le dit et redit depuis des années, c’est en train de devenir hyper vrai.